Le secteur bancaire, entre le marteau et l’enclume
mercredi 13, mai 2020
Les banques tunisiennes sauraient-elles faire preuve de résilience face à l’ampleur de la crise Covid ? La dernière évaluation de l’agence de notation financière S&P Global n’était pas d’un fort optimisme. Devrons-nous nous attendre à un envol des coûts de financement et à une plus grande précarité du secteur ? Les professionnels du métier sont conscients de la gravité des enjeux, mais il y a possibilité de rester optimistes si tout le monde y met du sien.
Un choc économique d’une ampleur telle qu’il pourrait plonger de 4,3% le PIB Tunisien en 2020, soit presque le double des dégâts que la révolution de 2011 a causés pour la croissance, selon S&P Global. Jamais le pays n’aurait connu une récession aussi importante. Il est clair que certains secteurs tels que le tourisme, les industries exportatrices, l'immobilier et le commerce ont été frappés de plein fouet. Dans une telle situation, avec des entreprises pratiquement à l’arrêt, le risque de crédit plane sur les bilans des banques. Ceci est d’autant plus vrai que des banquiers de la place estiment que les décisions prises par les pouvoirs publics en Tunisie reportent une large partie des effets économiques et financiers de la crise sur les banques, probablement plus que dans tout autre pays. À vrai dire, le report des échéances de tous les crédits occasionne un manque à gagner en termes d’intérêts sur la période de report qui coûtera environ au produit net bancaire (PNB) du secteur, 700 MDT selon les banquiers de la place. Une telle mesure est sans équivalent ailleurs au regard de la taille des banques locales. De surcroît, en l’absence de mesures légales protectrices, le coût de la refonte des crédit/avenants et l’adaptation des couvertures d’assurances seront très lourdes pour les banques. Certains professionnels que nous avons contactés l’estiment à 300-350 MDT. Qui plus est en tenant compte des mesures d’adaptation des banques au contexte et celles du maintien en état opérationnel du dispositif pendant le confinement ainsi que les dons des banques (environ 160 MDT) au 18-18, les professionnels estiment que le résultat net du secteur de l’année 2019 sera complètement annihilé. Et encore, les baisses supplémentaires attendues du TMM et l’impact sur le coût du risque ne sont pas pris en compte.
Dans son évaluation, l’agence de rating n’hésite pas d’évoquer une détérioration de la qualité des actifs. Dans le sens où l’augmentation de la part des créances douteuses pourrait atteindre 19% en 2022.
En dépit d’une telle dégradation de résultats, l’évaluation de S&P indique que le risque de défaut de banque n’est pas envisageable, loin s’en faut. L’intervention de la Banque Centrale de Tunisie était décisive selon S&P dans le sens où elle a confirmé sa disposition à venir en aide en cas de nécessité si un besoin supplémentaire de refinancement se fait sentir. Sachant fort bien que la dette extérieure des banques ne représente que le sixième de la dette bancaire. Celle-ci est principalement composée des dépôts des non-résidents, des sociétés off-shore et quelques lignes de financement des multilatéraux pour la plupart garantis par l’État. Les banquiers estiment que le dispositif public qui donne une garantie de l’État de l’ordre de 1500 MDT, les rend re-finançable par la BCT et leur permettra d’émettre du new money pour les PME afin que ces dernières puissent honorer leurs charges d’ici le mois de septembre. Il en va de soi que les effets des impayés se feront sentir à partir de septembre. Encore faut-il que les entreprises ne soient pas en situation de quasi-faillite et que les particuliers n’aient pas perdu leur emploi. Les professionnels du secteur bancaire estiment, contrairement à ce que semble penser S&P, que l’impact des défauts et de l’explosion du coût du risque ne sera pas constaté entièrement sur 2020. En trois mois, les règles BCT ne permettront pas de mettre en défaut tout le monde. La majeure partie du coût du risque se fera sentir en 2021. À noter que l’agence s’attend à une augmentation du coût du risque qui passera de 1,3% à 3,5% en 2022.